Etrangement les premiers instants du film ne suscitent pas un enthousiasme débordant. Certes, la photo est sublime et l'atmosphère d'une ville étouffante, pluvieuse, vieillie, telle que pouvait l'être Hong Kong au début des années 1960, est magnifiquement recréée. Le début du film est d'ailleurs presque entièrement dédié à la mise en place du décor au sens propre du terme. Le spectateur européen plonge dans les ruelles sombres d'une ville totalement étrangère. Il apprend à connaître le bruit des gens qui y vivent, à aimer l'odeur des plats qu'ils y mangent. Replongé dans une ville asiatique soixante ans plus tôt, le début du film ressemble plutôt à voyage initiatique . Intéressant forcément. Il y a aussi, il faut le dire, une place importante accordée à la beauté et à la grâce de madame Chan. Le balancement langoureux de ses étroites hanches au son de la magnifique bande originale est assez poétique. Ses rencontres, au hasard d'une rue ou d'un escalier étroit, avec monsieur Chow font d'ailleurs un peu penser à un balai classique
C'est sublime. Et pourtant, ça ne suffit pas. Mais peu à peu, la musique qui a trop d'importance et qui au lieu d'accompagner l'histoire la précède, se substitue même à elle, s'efface et laisse place à l'image, aux voix, aux visages.
La rencontre de monsieur Chow et de madame Chan, leurs premiers rendez-vous, l'attachement qu'ils éprouvent l'un pour l'autre puis le désir qui les habitent se succèdent dans un laps de temps incertain. Dans les mêmes lieux, dans un espace infiniment étroit, monsieur Chow et madame Chan se voient, se revoient. Ils jouent et rejouent encore la même scène. Il miment leurs conjoints adultères pour finir par créer leur propre histoire. Le temps semble s'être arrêté et leur histoire, prise d'un bout à l'autre, n'exister que durant quelques jours. Seuls quelques détails, la cravate de monsieur Chan ou la robe de madame Chan, changent et font comprendre au spectateur que le temps est plus long qu'une simple journée ou qu'une nuit.
Mais madame Chan garde toujours sa grâce et sa mélancolie, monsieur Chow, lui, son regard désolé, peiné et la cigarette aux lèvres.
Enveloppés dans les volutes blanches et denses émanant de cette cigarette qui n'en finit pas de fumer, ils forment d'abord le couple des coeurs esseulés et puis petit à petit un couple à part. Un couple qui ne vivra jamais une passion amoureuse de manière débridée et charnelle.
Madame Chan a trop peur du regard des autres, des voisins qui ricacent et qui la jugent. Alors pour ne pas la blesser et comme il ne veut pas la forcer, monsieur Chow décide de partir. Il préfère sacrifier cette histoire naissante plutôt que de faire supporter le poids de la honte à la femme qu'il aime.
Malgré un début un peu poussif, le film prend vite son envol. Par son grand souci des détails (une main d'homme posée sur une main de femme, une alliance, des pantoufles roses défraichies, un cou, une mèche de cheveux), Wong Kar-Wai laisse la porte ouverte à l'intimité, à la pudeur et à la simplicité. Son oeuvre très touchante est portée par un couple d'acteurs majestueux et sincères. Bien qu'il ne tombe jamais dans le mélodrame, il ne laisse pas le spectateur sans mélancolie, voire sans larmes. Si l'on finit par cromprendre que monsieur Chow et madame Chan ont quand même quelques secrets à cacher l'on aurait aimé croire à la possibilité de leur histoire.Il n'en est rien.

Petit cadeau, la bande originale: