A l'instar de Short Cuts, Magnolia retrace la vie d'américains relativement typiques: Tout pourrait partir de l'histoire d'un enfant prodige donné en pature par son père au cours d'une émission télé produite par un homme, ce dernier étant en phase terminale d'un cancer et cherchant à renouer les liens avec son fils animant un show ultra macho. Tout pourrait partir de l'histoire d'un autre enfant prodige qui a grandi, qui est devenu homo et fauché, mais qui, jeune enfant, brillait par ses compétences au cours de la même émission qui était alors déjà présentée par un homme, également en phase terminale d'un cancer et qui cherche aujourd'hui à renouer, au seuil de la mort, le contact avec sa fille junkie.C'est surtout l'histoire de personnes seules, d'un infirmier au chevet d'un mourant, d'un flic croyant en quête d'amour, d'une femme dépressive et suicidaire (jouée par une magnifique Julianne Moore), des deux enfants prodiges, des deux hommes condamnés à mourir, de leurs fils et fille meurtris. Les liens entre eux sont ceux du hasard ou du sang . Derrière ces portraits hauts en couleur, on retrouve le même dénominateur commun: la souffrance.
On adore le personnage de l'infirmier au chevet de Earl Partridge, joué par un émouvant Philip Seymour Hoffman qui depuis nous a maintes fois montré l'acteur exceptionnel qu'il était. On sera plus qu'attendri par celui du flic à la moralité exemplaire (joué par John C. Reilly) qui tombe sous le charme d'une sniffeuse de coke. Et surtout on est subjugué par la performance exemplaire de Tom Cruise (Frank T.J Mackey, certainement l'un de ses meilleurs rôles avec Eyes Wise Shut et Jerry Maguire) en prêcheur fou, en gourou de males en rute et de machos désoeuvrés. S'il ne porte pas le film à lui seul (trop de protagonistes lui font barrage), il reste le clou du grand spectacle que P.T Anderson a voulu servir à ses spectateurs.

A vrai dire, Tom Cruise ne réalise pas la seule prestation exceptionnelle de cette oeuvre. Le réalisateur s'est entouré d'acteurs justes et sensibles. Chacun d'eux aurait mérité un Oscar (en réalité seul un golden globe fut décerné à Tom Cruise sans oublier l'Ours d'or récompensant le film au 50ème festival de Berlin en 2000 ).
Que seraient des acteurs hors pair sans un réalisateur qui ne sache les conduire et les mener exactement où il le souhaite? La réponse est évidente et couronne en partie P.T Anderson de la gloire de ses acteurs.
Et pour cause, de nombreuses scènes sont la démonstration d'une mise en scène vertigineuse. On pense plus particulièrement à celle où la caméra suit, sans rupture, l'entrée de l'enfant dans les salons de production de Earl Patridge, avant de commencer l'émission des petits génies. Oui....Mais une forte impression de "déjà vu" nous envahit alors...The Player peut-être...De Robert Altman. Encore...
Alors sous cette pluie de compliments, pourquoi avoir récemment détrôné ce "canada dry" de chef d'oeuvre?
Parce que justement il n'en a que la façade et les allures. Ses défauts qui ne sont pas si nombreux ne sont toutefois pas des moindres.
Car derrière ces destins mêlés c'est une morale un peu manichéenne qui nous est livrée, à l'inverse de Short Cuts. Le cancer atteint l'homme adultère, l'homme lâche, l'homme incestueux, l'homme avare et égoïste. Les victimes collatérales même si elles sont atteintes des pires maux (drogue, misogynisme) s'en sortent, lavées par la mort et le pardon de leurs bourreaux.
Et puis il y a ces protagonistes hors norme, ces petits êtres exemplaires à qui il ne manque plus que les ailes. Eux sont au service des malades, prient dieu, viennent en aide aux âmes meurtries. Leur seule faute c'est leur sensibilité.
Et puis avec eux, la tension monte très fort, très vite au cours de cette journée particulière au taux d'humidité inexpliqué sur la ville de L.A. Les mauvais hommes doivent mourir, payer pour leurs pêchés afin de laisser enfin en paix leurs victimes. Ce n'est pas Armageddon mais presque. Dieu va sauver les âmes meurtries et jeter une pluie de grenouiles infames. Il abat ainsi, bien des siècles plus tard, la même plaie que celle qui ravagea le peuple égyptien au temps de pharaon et de Moïse .
On pourrait être tenté de penser, pour croire que ce film ne traite pas de la rédemption et de péché, que le réalisateur a seulement voulu créer un effet de surprise, parler de l'anarchie de l'âme humaine, de la solitude, tout ça avec beaucoup d'onirisme et d'imagination. Après tout, pourquoi une pluie de grenouilles devrait-elle avoir une signification biblique? Mouaif...
La morale n'est malheureusement pas le seul écueil de cette fresque américaine.

La musique exceptionnelle d'Aimee Mann prend trop de place tout au long du déroulement de cette journée particulière. Une musique peut ajouter à un film. Quand elle est murement réfléchie, choisie, elle inspire, elle accompagne et finit par ressembler aux personnages de celui-ci. On pense au soin avec lequel Cameron Crowe choisit la BO de ses films...Mais quand la musique brise les tympans du spectateur, sous prétexte qu'elle épouse la nervosité des protagonistes voire la manière dont ils l'écoutent, elle occupe la place centrale du film. Trop forte, trop imposante, la musique d'Aimee Man tend finalement à combler les lacunes d'un scénario un peu facile. On n'est pas proche du clip vidéo pour autant. Les ingrédients du mélo sont tous là, réunis autour de ces familles éclatées, de ces enfants blessés à tout jamais, de ces âmes esseulées.
Des images plein les yeux, de la musique plein les oreilles c'est trop et pas assez... Et pourtant, pour raconter ces destins mêlés il aura fallu pas moins de 3 heures et 4 minutes au réalisateur....Le spectateur en sort étourdi, un peu saoulé et fatigué. Entre fascination et déception, son opinion comme la mienne pourra évoluer. Mais le moins que l'on puisse dire c'est que Magnolia ne peut laisser indifférent. Franchement inspiré de Short Cuts, il n'en a pas l'humour, l'audace, la finesse, l'intelligence mais il a en plus les paillettes, une bonne dose de glamour, une belle affiche, Tom Cruise et....il faut bien le dire une B.O exceptionnelle.