Si aux yeux des autres détenus, le jeune homme fait partie du clan corse, il n'est en réalité qu'un esclave au service du parrain pour lequel il effectue toutes sortes de tâches : café, serpillère, ménage. En contrepartie, il doit subir le racisme primaire de la mafia corse, la violence, l'arrogance du maître. Pour Malik la situation est inextricable, sa "protection" devient une prison dans la prison.
Isolé, il finit par communiquer en secret avec sa victime dont le spectre vient hanter sa cellule. La rage contenue fait naître un sentiment de survie chez lui. Et, petit à petit, le jeune homme se construit. A partir de ces communications d'outre-tombe, de ses rencontres avec d'autres détenus, de ses lectures, Malik va apprendre à devenir un homme puis, à son tour, un caïd.
D'un bout à l'autre, Un Prophète procure un sentiment curieux chez le spectateur: le film conjugue simplicité et complexité à la perfection. Si la construction scénaristique est simple, le cheminement que parcourt Malik est subtil, la confrontation avec César semée d'embuches et de pièges incessants. L'on craint constamment pour la vie du jeune homme et, jusqu'au bout, on ignore l'issue de sa métamorphose. Cette inquiétude ne quitte pas le spectateur jusqu'à la dernière minute du film. Et si Malik se transforme en caïd, on ne rougit pas pour autant de la sollicitude éprouvée pour lui.
La lenteur du film, elle aussi, est déconcertante. Là où d'autres films ennuient par leur esthétisme exacerbé, pèchent par une lenteur inutile et prétentieuse, Un Prophète est envoutant. Le fil se déroule progressivement, de manière initiatique. Le spectateur entre dans la Centrale avec Malik et en sort avec lui, six ans plus tard. Il observe la mutation du jeune homme par petites touches. Il subit sa solitude, s'inquiète pour lui, veut sortir des murs avec lui. Les permissions accordées à Malik sont vécues comme une bouffée d'air frais.
Jacques Audiard a réussi à recréer à la perfection l'univers carcéral. Non pas seulement en décrivant les conditions de vie dans la Centrale, mais en repeignant l'atmosphère étouffante des cellules, des couloirs, des douches, du cachot. La saleté dégouline de partout jusqu'à indisposer le spectateur.
Il filme, en toute simplicité, le visage de Malik, ses cicatrices, ses traits grossiers, son regard apeuré, sa haine contenue. L'émotion qu'il parvient à faire sortir de la bobine est brute, presque pâle comme les visages blafards des détenus. Il réussit au cinéma ce que seule la littérature permet de faire vivre au lecteur: éveiller son imagination. Le spectateur est presque acteur. D'un bout à l'autre, il cherche à pénétrer l'esprit du détenu pour comprendre son cheminement, ses envies, ses motivations.
Il suscite aussi la curiosité du spectateur par la manière qu'il a de dépeindre la relation entre Malik et César voire toutes celles entretenues par le jeune homme. De ses rencontres avec le parrain puis avec son ami Ryad et Jordi le gitan, Malik va apprendre à devenir l'homme qu'il n'était pas en entrant à la Centrale. On s'interroge alors sur le sens de ces relations. J'y ai vu, pour ma part, à chaque fois, mais de manière différente, la relation père-fils. Peut-être à tort...
Jacques Audiard a su choisir pour interpréter chacun des rôles des acteurs exceptionnels. Si Tahar Rahim (qui interprète Malik) est une révélation et crève l'écran, il n'est pas le seul à porter le film. Niels Arestrup est fascinant en parrain corse. Il parvient même à susciter de la pitié chez le spectateur. Quant aux acteurs qui interprètent Ryad et Jordi le gitan, ils sont tout aussi crédibles chacun dans leur rôle. Je pense en particulier au gitan, à sa manière de se droguer, de parler en avalant ses mots, de chanter complètement shooté un soir de noël.
Il paraît que quelques corses ont critiqué le film en dénonçant la manière dont le réalisateur avait de les présenter....Je n'ai vu à aucun moment de racisme, de stéréotypes, de clichés. J'y ai vu, au contraire, beaucoup de réalisme et d'humanisme. Jacques Audiard parle des corses comme il parle des musulmans, des islamiques. Il les montre simplement, sans jugement, ni parti pris. Ce n'est pas la vérité ni sa vérité. C'est une vérité, à un moment donné.