Le Circus a un nouveau chef, de nouvelles allures. Mais bien vite, Smiley est contacté par le secrétaire d'Etat à la défense pour retrouver la taupe. Celle qui au sein du MI6 fournirait des renseignements à Karla (chef du renseignement soviétique). George mène alors son enquête, à petits pas, en prenant tout le temps nécessaire pour réunir les indices qui le mèneront à la source. Exclu du Circus depuis le départ de Control, Smiley choisit avec soin ses bras droits. Ses chasseurs (parmi lesquels on retrouve l'extraordinaire Benedict Cumberbatch de l'extraordinaire série britannique Sherlock)sont extérieurs au noyau dur du Circus. Ce sont des électrons libres qui ne répondent qu'à leur éthique et à Smiley. Les chasseurs eux aussi font le tour du monde. Entre Istanbul et la Hongrie, l'Allemagne de l'Est et la Russie, les traîtres semblent surgir de partout. La méfiance est ambiante. Mêlée au fog ambiant, elle pénètre l'esprit de chacun.
La Taupe, avant d'être un film d'espionnage, est un drame psychologique. Après ses heures de gloire où les hommes fêtaient son omnipotence (la scène de fête récurrente est le point culminant des beaux jours, le début de la fin), le Circus sombre petit à petit. Smiley, acteur un peu retrait de ce naufrage, est la survivance de l'intelligence et de la rectitude. Des déceptions, il en vivra au cours de cette enquête périlleuse au coeur du MI6. Mais George impénétrable ne semble jamais étonné ni par les trahisons ni par l'opportunisme de l'être humain. Il assemble les pièces du puzzle méthodiquement. Le spectateur, médusé, assiste pendant plus de deux heures à cet assemblage. Au début perdu, il comprend progressivement le cheminement de pensée de Smiley. Le film débute par une scène très intense, celle où un agent envoyé à Budapest fait échouer la mission qui finit dans un bain de sang. Du sang, peu en est versé. Des explosions, il y en a peu ou presque pas. Et pourtant, le film plutôt linéaire, par moment, comme un encéphalogramme, s'emballe. Et le coeur des spectateurs avec lui. Je repense à quelques moments bien précis où la violence, parce qu'elle est absente du film par ailleurs, crève l'écran. Pour le reste, l'intensité découle moins du propos que de la mise en situation. La caméra se glisse entre deux gouttes de sueur, elle entre dans le fog londonien, porte un regard peu clément sur le monde qu'elle filme. Elle dénonce les traîtres en les enlaidissant (je n'en dirai pas plus, c'est promis). Et puis, il y a des moments uniques de cinéma. Je repense à cette scène pratiquement nue où Smiley évoque de vieux souvenirs au jeune chasseur de scalps. Dans la pénombre d'un appartement, il se livre. Ses propos à peine compréhensibles, on ne les retiendra pas. Le spectateur ne pourra manquer d'avoir en mémoire le visage de Gary Oldman, sa peine. Il parle de Karla, d'un briquet, d'une femme qu'il a aimée. L'être froid montre son âme, un court instant. Il y en a bien d'autres des moments de grâce qui donnent à ce film prétendument austère de la profondeur et une très grande humanité.
S'il est l'antithèse de l'espion moderne, désinvolte et autocritique (et sans grande profondeur, seule vraie critique qu'on peut émettre à l'encontre du dernier opus de Mission Impossible), l'espion anglais qui vient du fog et des années 1970 a encore de l'avenir devant lui.

Mini-fiche de La Taupe