Jasmine (Kate Blanchett est à la fois sublime et effrayante dans ce rôle de névrosée), la quarantaine approchante, atterrit à San Francisco, les valises Vuitton sous les bras et débarque chez sa soeur qui l'accueille dans un modeste appartement qu'elle occupe avec ses deux enfants. Jasmine, on le comprend bien vite, est seule, fraîchement séparée de son mari, qu'elle a aimé, qui lui a tout offert, et n'a nulle part où aller. Elle est angoissée, névrosée, snobe, a l'allure de Grace Kelly et parle seule. Elle est dopée au Xanax et peine à respirer. Elle semble venir tout droit des Hamptons en ayant fait un détour par Park Avenue. C'est presque vrai. Mais Jasmine avant son dernier week end à South Hampton et d'avoir abandonné son appartement new yorkais de l'Upper East Side, a vécu un court instant à Brooklyn, a dû revendre ses vêtements et ses bijoux de chez van Cleef. Elle échoue sur la côte californienne après que son mari a été arrêté pour des fraudes multiples qu'il a commises pendant des années.
Les tranches de vie de la femme abandonnée se superposent de manière désordonnée, le passé et le présent se côtoient tour à tout pour nous faire comprendre l'étoffe dont est faite Jasmine. Peu à peu le passé doré se ternit pour nous faire comprendre la dépression dans laquelle la femme a sombré. Jasmine est de celles qui, à la roulette de la vie, placent tous leurs pions sur le même numéro et la même couleur, en l'occurrence leur mari. C'est en cela que le personnage de Jasmine m'a fait penser à celui de Eve, d'Interiors. Woody Allen dénonce, je pense, la dépendance de celles qui ne croient pas en elles, qui passent de l'autorité du père à celle d'un homme. J'y ai vu, peut être à tort, un plaidoyer pour l'indépendance des femmes ou plutôt une critique du conte de fées dans lequel beaucoup d'entre elles placent encore trop d'espoir. Lorsque Jasmine est abandonnée par son mari, son monde s'écroule, elle n'est plus rien. Son carcan monolithique s'effrite petit à petit pour devenir poussière. On comprend qu'elle aurait préféré rester dans le leurre de son mariage en feignant de ne voir ni les maîtresses qui gravitent autour de son mari ni l'argent sale lui permettant de se vêtir plutôt que d'apprendre la vérité.
Woody Allen, s'il sublime Jasmine (elle apparaît belle et beige, sa pâleur soulage, sa silhouette fait l'effet d'une mousseline se mouvant avec le vent. Bref, c'est tout un poème...) porte un regard plein de pitié sur la femme, parfois même sans concession. Il ne nous la fait pas aimer un seul instant. A côté de Jasmine, il nous impose une autre figure féminine, celle de la soeur, cette fois avec beaucoup plus d'empathie. Et si cette dernière n'a pu s'affranchir d'un monde machiste persistant, elle a cherché, à la différence de Jasmine, à gagner son indépendance en travaillant. Les deux femmes n'ont pas l'intelligence habituelle des personnages féminins du réalisateur.
Avec son dernier film, Woody Allen renoue avec des thèmes qu'on lui sait chers. Amoureux des femmes, de tout type de femmes, il signe là un manifeste pour leur indépendance. Les hommes qu'il dépeint sont machistes, menteurs, joueurs, alcooliques, peloteurs ou encore idiots. Aucun d'eux n'a grâce à ses yeux. La peinture qu'il livre de la nature humaine est peut être un peu trop simplifiée. On est un peu loin des belles intellectuelles de Manhattan qui tiennent tête à leurs maris stupides et obsédés. Une chose est sûre, pour moi, c'est que Woody Allen n'est jamais autant à l'aise que sur son territoire new yorkais (même si celui-ci s'étend cette fois beaucoup à l'Ouest). Je le remercie sincèrement d'avoir quitté la vieille Europe et d'avoir cessé de la magnifier. Les êtres humains qu'ils aient le sang espagnol, anglais, français ou américain ont en définitive toujours les mêmes problèmes. Je constate toutefois que dans ses derniers films dits "européens" les femmes étaient sexy, belles, indépendantes et intelligentes et qu'à l'occasion de son retour sur le sol américain il a choisi de nous raconter l'histoire d'une snobe dépressive dépendante affectivement.

Mini-fiche de Blue Jasmine