Il y a d'abord le courage et la patiente qu'incarne Solomon Northup. Il y a l'indicible cruauté et la folie qui habitent Epps (le second maître de Solomon incarné par Michael Fassbender qui est magistral dans ce rôle de maître fou). Il y a la lâcheté expliquée par la peur qui conduit certains à la résignation (comme Ford, le premier maître de Solomon, interprété par Benedict Cumberbatch). Il y a la peur tétanisante (celle subie de manière consubstantielle par les esclaves) et l'humiliation dans laquelle ces derniers sont plongés inexorablement. Il y a, tout simplement, la méchanceté, dans toute sa laideur (la galerie des personnages incarnant ce mal primaire est malheureusement édifiante). Alors que le Nord a aboli l'esclavage, le Sud est encore plongé dans l'horreur de la traite des noirs. Les hommes blancs croient détenir le pouvoir sur d'autres hommes parce qu'ils sont noirs. Le pouvoir de tuer, d'humilier, de battre à mort, de violer, de torturer, de martyriser. Les maîtres à la tête des plantations règnent sur leurs esclaves de manière absolue, dans le sang et la folie. Le vert des cannes à sucre et le soleil de Louisiane peinent à masquer les allures de camps de travail (pour ne pas dire autre chose) que sont ces plantations.
12 years a Slave fait ressentir pendant 2h15 aux spectateurs beaucoup de sensations: dégoûts, crainte, peur, effarement, frayeur, tristesse, honte. La honte absolue. 1850. C'était presque hier. Et pourtant, l'on croyait alors que certains hommes n'avaient pas plus de valeur que les choses. L'anéantissement de ce que peut être l'Homme, sa beauté, son âme est inexplicable. Et l'on assiste à cet effroyable spectacle. Je repense à certaines images qui m'ont marquée. Il y a d'abord une image, la première, celle d'une mère que l'on sépare de ses enfants et qui sombre dans un désarroi absolu. Je repense à Solomon restant pendu sous nos yeux pendant un quart d'heure et qui parvient à petits coups de pied sur le sol à ne pas se laisser balancer dans le vide. Je repense au soleil qui brûle alors le ciel chaud d'une belle après midi d'été. Aux enfants qui jouent autour de lui. A la beauté de la végétation. A cet homme que personne ne vient détacher et qui semble perdu. Je revois également cette jolie esclave, Patsey, battue incessamment pendant plusieurs longues minutes et à son dos qui, à force de coups de fouet, finit par ressembler à de la viande lacérée.
Je pense que l'homme a été alors un bourreau, qu'on n'a pas su l'arrêter immédiatement et qu'on l'a laissé exercer un pouvoir de vie et de mort sur d'autres hommes. Mais je me dis surtout que les témoignages de cette période n'ont pas empêché d'autres atrocités et d'autres catastrophes humaines, plus tard.